Zoom sur Hokusai : au-delà de la Grande Vague

Image de titre : Une pieuvre et son petit caressant une pêcheuse d'huitres dit "Le rêve de la femme du pêcheur", Hokusai,  Planche de l'album "Les Jeunes Pins, 1814, Washington, Smithsonian Institution

 

Une anecdote populaire raconte qu’en l’an 1806, le Shôgun qui préférait habituellement les divertissements de la chasse fut pris de l’envie d’improviser un concours de dessin entre les deux virtuoses de l’époque. Ainsi fit-il venir à la cour, Tani Bunchô et Hokusai ; on dit que c’était la première fois qu’un homme d’origine modeste se présentait devant le prince. Très vite, l’épreuve commença et le Shôgun ainsi que tous les hauts dignitaires présents ce jour là prirent beaucoup de plaisir à voir les pinceaux agiles des deux maitres s’afférer sur les toiles. Mais une fois les dessins achevés, il semblait impossible de les départager tant ils étaient tous deux d’une perfection absolue. Alors Hokusai, qui n’avait pas tout à fait terminé, rajouta à la toile une bande de papier qu’il enduisit généreusement de ce bleu de Prusse dont il aimait abuser puis demanda à ses élèves de lui ramener un coq. Il plongea les pattes de la bête dans un rouge pourpre et la fit courir sur la teinte bleue. Le Shôgun, étonné, eut l’impression de voir la rivière Tatsuta avec ses rapides charriant les feuilles des érables.

Au même titre que de nombreuses légendes qui courent sur l’artiste, personne ne sait vraiment si ce concours eut lieu…

Le bonhomme était mystérieux, aimait les femmes et la solitude si bien qu’on sait assez peu de choses sur lui. Même un certain voile de mystère entoure son nom, la plupart des biographes l’appellent Katsushika Hokusai mais Katsushika n’est que le nom de son district natal et Hokusai n’est qu’une signature parmi les dizaines qu’il utilisait. Vers l’âge de 70 ans, il endosse le nom de Gakyöjin qui signifie « le fou du dessin » et c’est de très loin celui qui lui va le mieux. Jamais rassasié, Hokusai a dédié chacun de ses jours au dessin comme d’autres s’offrent à une religion ou à une cause. Durant sa longue vie de 89 ans qui s’étale à cheval entre le XVIIIe et le XIXe siècle, il aurait signé près de 30 000 oeuvres de sa propre main avec la boulimie créatrice qui le caractérise.

Tête de vieillard probablement un autoportrait , Hokusai, 1842, 11 x 14, Leyde, Rijksmuseum voor Volkenkunde

Tête de vieillard probablement un autoportrait, Hokusai, 1842, 11 x 14, Leyde, Rijksmuseum voor Volkenkunde

Mais ce qui le rend si intéressant à nos yeux n’est pas tant cette virtuosité qu’il partageait d’ailleurs avec d’autres maîtres de l’estampe, que son regard, si particulier, si novateur qui bouleversa les codes de l’ukiyo-e mais aussi ceux de la peinture internationale. 

Le fou du dessin nourrissait une vision très moderne de la création qui se souciait bien plus de l’exercice pictural, du processus de réalisation que de l’oeuvre finie. Et s’il n’avait pas à proprement parlé le goût du spectacle, il aimait à se mettre en scène et à challenger sa technicité dans des défis toujours plus incongrus. Un jour, les passants s’amusaient de voir un homme danser avec un balais imbibé d’encre, puis on hissait l’immense toile de 200 m2 et le public s’étonnait de voir apparaitre le buste de Dharma. Un autre jour, les grandeurs l’ennuyaient et le même homme trouvait la place pour deux moineaux sur un grain de riz. On peut très clairement lire dans ces shows improvisés une certaine parenté avec les performances qui rythment le calendrier de l’art contemporain. 

Mais l’homme n’était pas seulement avant-gardiste dans la forme, il savait aussi se montrer novateur dans le choix de la composition. Alors que l’art de l’époque sépare, d’un coté les thèmes divins réservés à la peinture officielle et de l’autre les thèmes prosaïques relégués à cette peinture vulgaire qu’est l’ukiyo-e. Hokusai ose peindre sur le même plan les beautés divines de la nature et les travailleurs maigres et noircis des rizières, les galantes du quartier des plaisirs et les dieux terribles, le tout dans un style novateur à la fois réaliste et libéré des carcans de la représentation.

Aujourd’hui adulé dans le monde entier par un public très varié, sa vague est devenu un motif pop, presque un motif kitsch que l’on peut retrouver sur de nombreux tableaux au rayon déco d’Ikea. Ensemble, nous tenterons de percer les mystères d’un dessinateur hors pair qui a réalisé le rêve de tout artiste : toucher un auditoire populaire fait d’adolescents, de néophytes complets et de timides amateurs tout en recueillant les salves des experts du monde de l’art.

Le Fuji par temps clair  dit aussi  "le Fuji Rouge",  Hokusai Extrait de la série des  Trente-six vues du Mont Fuji,  1830, 40,5 x 27,7, Parie, Galerie de Huguette Berès

Le Fuji par temps clair dit aussi "le Fuji Rouge", Hokusai Extrait de la série des Trente-six vues du Mont Fuji, 1830, 40,5 x 27,7, Parie, Galerie de Huguette Berès

L’ukiyo-e dans le Japon de l’Edo

Il est impossible de comprendre la particularité d’Hokusai sans évoquer la singularité de ce Japon de l’Edo qui a permis l'émergence de l’Ukiyo-e et de ses maîtres. A l’époque où nait Hokusai (en 1760), malgré les quatre îles qui constituent son territoire, le Japon n’est qu’une ville, coeur névralgique du pays qui abrite les institutions impériales, les ports et le commerce. Le Japon est Edo (devenue par la suite Tokyo). Avec son million d’habitants elle est plus importante que Paris et Londres, mais contrairement à ces dernières son rayonnement s’arrête aux frontières d’un archipel reclus. Edo brille mais Edo ne brille qu’au Japon, Edo est tellement le Japon qu’elle donne son nom au règne des Tokugawa de 1615 à 1868. Alors que le monde prend conscience de lui même et s’agite, le Japon flotte dans une atmosphère paisible sans heurt et sans guerre et ce n’est pas par hasard si l’art qui se développe dans cette Edo s’appelle ukiyo-e autrement dit « image du monde flottant ».

En effet, la prospérité de ces années permit la naissance d’une société urbaine comme un tissu cosmopolite de classes différentes où se mêlent l’ennui d’une armée désoeuvrée à celui d’une petite bourgeoisie naissante et d’un peuple grouillant. Mais cette émulation n’était pas le signe de la bonne santé de la ville, il était plutôt celui de son déclin; les vaines convulsions d’une société sans passion qui n’a plus que des plaisirs bas et immédiats, des petites moqueries, des petites intrigues, la joie du raffinement poussé à l’extrême mais plus rien de grand, plus d’idéal et un semblant d’unité. 

Deux courtisanes , Hokusai, 1800, peinture sur soie, 110,5 x 36,7, Bijutsukan, MOA

Deux courtisanes, Hokusai, 1800, peinture sur soie, 110,5 x 36,7, Bijutsukan, MOA

Estampe érotique , Hokusai

Estampe érotique, Hokusai

L’ukyio-e que nous admirons tant en occident par exotisme n’est que l’expression stérile de cette Edo figée et pourrissante qui s’est attachée à la peinture des détails de cette société et de ses petits émois, dont les thèmes majeurs restaient les prostitués et les acteurs de théâtre. Mais si le genre était bas, vulgaire dit-on, les artistes étaient grands par leur géniale technicité même s’ils pratiquaient l’estampe à côté d’un autre métier. Pour arrondir leur fin de mois ils vendaient leurs productions à des particuliers qui servaient comme carton d’invitation, carte de voeux, ou tout simplement représentation personnelle d’un évènement. 

Peut-être que la première originalité d’Hokusai est d’avoir affirmé radicalement un statut d’artiste dans cette société de l’Edo, en refusant tout sa vie durant de pratiquer d’autres travaux que celui de créer malgré ses misérables revenus pécuniaires. Mais surtout il fut un terrible adversaire à l’affadissement du goût de son époque en arrachant l’ukiyo à la fadesse, en inventant de nouveaux thèmes, de nouvelles représentations, il lui conféra une dimension plus poétique et spirituelle.

Les innovations stylistiques

Le mélange des genres

Ce qui caractérise le mieux le trait d’Hokusai est sa volonté d’embrasser le monde dans sa totalité et d’en accepter la mobilité voire de la louer.  

Nous l’avons vu, l’homme est changeant, le nom n’a pas pour lui la puissance que nous lui conférons en occident : il en change régulièrement selon les époques, selon ses maîtres, selon son âge. Le nom se donne et se partage, plus un symbole qu’une possession. Il n’est donc pas étonnant de voir un tel homme renier le cloisonnisme japonais. Aussi ne le fit-il même pas avec la rébellion de la jeunesse mais uniquement avec l’oubli et l’incompréhension de la maturité qui lui rendit inaudible toute sorte de hiérarchie artistique. 

Ainsi, il toucha à tous les styles et à tous les supports : pratiquant évidemment l’estampe, mais aussi d’autres que nous connaissons moins comme le surimono (que nous avons évoqué plus haut), la peinture et le dessin érotique (shunga). Passionné par les livres, il entretenait des relations avec certains éditeurs qui lui permirent de publier des ouvrages : parfois des petites histoires illustrées, parfois des séries de reproduction d’estampes comme les fameuses Trente-six Vues du Mont Fuji, mais son oeuvre livresque la plus riche reste ses douze volumes de la Manga, véritable encyclopédie de l’image du monde japonais.

Vampires ,  Hokusai Manga , Planche du manuel de dessin volume XII, 1817, Leyde, Musée national d'ethnologie

Vampires, Hokusai Manga, Planche du manuel de dessin volume XII, 1817, Leyde, Musée national d'ethnologie

À la pluralité des médiums s’ajoute cette envie frénétique de tout apprendre, de tout connaitre : il fut un élève de l’école Kano, un disciple de Sôri, un apprenti de la peinture chinoise, ainsi que des techniques de gravure. Mais tout cela n’était rien à coté de l’océan de thèmes et de représentations originales qui constituent l’oeuvre d’Hokusai.

Dans la tradition japonaise, il était convenu d’une séparation entre le genre noble : le yamato-e et le genre vulgaire, l’ukyio-e. Les artistes du premier représentait la nature, les divinités, tandis que les second s’attachait à la peinture du commentaire de la ville et plus particulièrement de ses quartiers des plaisirs. Comble de ce qui aurait pu être perçu comme une provocation par ses contemporains, Hokusai mixait parfois sur une même oeuvre des sujets hauts et des sujets bas, comme il le fit admirablement dans les Vues du Mont-Fuji

Par exemple dans Vue du mont Fuji et voyageurs sur un pont, on observe cette variété des thèmes entre la montagne souveraine au second plan et les voyageurs empaquetés et suants du premier.

Soshu Nakahara, Hokusai

Soshu Nakahara, Hokusai

Encore plus provocateur dans Voyageurs admirant le mont Fuji depuis la maison de thé, le mont Fuji est relégué en tout petit, tout au fond et ce sont les dames enfarinés qui ressemblent à s’y méprendre aux travailleuses des plaisirs qui occupent la scène principale, fronçant les yeux pour apercevoir, au loin, le majestueux volcan. 

Voyageurs admirant le Mont Fuji depuis la maison de thé , Hokusai, Extrait de la série des T rente-six vues du mont Fuji , 1831, Collection particulière

Voyageurs admirant le Mont Fuji depuis la maison de thé, Hokusai, Extrait de la série des Trente-six vues du mont Fuji, 1831, Collection particulière

La composition

Enfin, il est impossible d’évoquer l’originalité d’Hokusai sans s’attarder sur ses compositions très travaillées et sophistiquées, où l’on retrouve l’inspiration des maitres hollandais qu’il a étudiés. Tandis qu’une partie présente le Mont-Fuji seul dans sa grandeur, la majorité des productions sont composées selon un même système d’opposition : dynamisme du premier plan vs statisme du second plan, dont le but est toujours de révéler la sérénité supérieur du volcan sans pour autant dévaloriser les activités humaines. Au contraire, ceux-ci sont parfaitement intégrés dans l’ensemble du dessin, en devenant même parfois les acteurs principaux. 

Dans la fameuse vague de Kanagawa, la maitrise de la perspective occidentale rejette le mont en tout petit au fond pendant qu’une énorme vague écumante s’apprête à s’abattre sur d’insignifiantes embarcations. On observe bien ici comment l’ukyio-e saisit la spontanéité d’une situation qui met face à face deux visages de la nature grâce à l’intelligence de la composition : on la découvre à la fois destructrice comme la vague et paisible comme le volcan.

La grande vague au large de Kanazawa , Hokusai, Extrait de la série des  Trente-six vues du Mont Fuji , 1831, New York, The Metropolitan Museum of Art

La grande vague au large de Kanazawa, Hokusai, Extrait de la série des Trente-six vues du Mont Fuji, 1831, New York, The Metropolitan Museum of Art

On retrouve plus au moins le même schéma dans Pêche au cormoran sur un rocher, avec encore une fois un contraste entre la représentation quasi onirique du mont enveloppé dans le brouillard et l’activité prosaïque du prêcheur qui se débat avec les flots. L’intensité dramatique de la scène est accentuée par la composition en triangles imbriqués : celui du Fuji et celui que forme le pêcheur entre ses filets et le rocher. 

Pêche au cormoran sur un rocher , Hokusai, Extrait de la série des  Trente-six vues du Mont Fuji , 1831, Paris, galerie Huguette Berès

Pêche au cormoran sur un rocher, Hokusai, Extrait de la série des Trente-six vues du Mont Fuji, 1831, Paris, galerie Huguette Berès

Conclusion

Celui qui bénéficiait d’une notoriété contrastée de son vivant connut une gloire éclatante, portée en premier par des admirateurs européens. Aux prémisses de la folie Hokusai, il y a Edmond de Goncourt dont la célèbre biographie de 1896 participa à le faire connaitre en France. Très vite des peintres comme Van Gogh, Gauguin ou encore Monet devinrent les apôtres de ce nouveau culte japonais. On dit que dans son atelier à Arles, Van Gogh avait toujours accroché au mur une estampe d’Hiroshige et une d’Hokusai, tandis que dans sa collection personnelle Monet comptait 23 estampes signées du vieux fou de dessin. En effet, les impressionnistes adulèrent plus que n’importe qui ces maitres japonais dont ils admiraient la spontanéité et l’onirisme du « monde-flottant ». Comme eux, ils aimaient à fixer sur la toile l’éternité d’un instant.

La Japonaise, Madame Monet en costume japonais, Monet , 1876, 232 x 142, Musée des Beaux-Arts de Boston

La Japonaise, Madame Monet en costume japonais, Monet, 1876, 232 x 142, Musée des Beaux-Arts de Boston

La Courtisane , Van Gogh, 1887, huile sur toile, 105,5 x 60,5, Amsterdam, Van Gogh Museum

La Courtisane, Van Gogh, 1887, huile sur toile, 105,5 x 60,5, Amsterdam, Van Gogh Museum

Pour finir, quittons-nous sur les mots d'Hokusai qui parlent encore mieux que personne de ce que fut pour lui l'aventure de la création :

Depuis l’âge de six ans, j’avais la manie de dessiner la forme des objets. Vers l’âge de cinquante ans, j’avais publié une infinité de dessins, mais tout ce que j’ai produit avant l’âge de soixante-dix ans ne vaut pas la peine d’être compté. C’est à l’âge de soixante-treize ans que j’ai compris à peu près la structure de la nature vraie, des animaux, des herbes, des arbres, des oiseaux, des poissons et des insectes.
Par conséquent, à l’âge de quatre-vingts ans, j’aurai fait encore plus de progrès; à quatre-vingt-dix ans, je pénétrerai le mystère des choses; à cent ans je serai décidément parvenu à un degré de merveille, et quand j’aurai cent dix ans, chez moi, soit un point, soit une ligne, tout sera vivant. Je demande à ceux qui vivront autant que moi de voir si je tiens parole.
— Ecrit à l’âge de soixante-quinze ans par moi, autrefois Hokusai, aujourd’hui Gadyôrôjin, le vieillard fou de dessin.
 
 


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Sources :